Viril ou vulnérable ?
Le poids des injonctions sur le corps de l’homme.

En ce début d’année, Laura Gowen m’a demandé de curater avec mon ami l’artiste Yannick Lambelet, une exposition ayant pour point de départ le nu masculin. Les artistes de l’exposition ont su explorer ce thème sous des angles sociétaux, introspectifs, romantiques ou encore mythologiques avec pour médium la peinture et la photographie. Intitulé Sans armure, cet accrochage s’intéresse à la vulnérabilité de l’homme face aux injonctions de la masculinité. Avec des visions multiples, Carine Bovey, Claude Cortinovis, Bruno Gadenne, Yannick Lambelet, Michael Rampa et Andy Storchenegger nous invitent à une réflexion autour d’une thématique on ne peut plus d’actualité. 

Virilité exacerbée

Loin des représentations classiques, les six artistes s’interrogent sur la masculinité et le corps en posant un autre regard sur le corps de l’homme. Ces dernières décennies, le corps et le genre n’ont jamais autant remis en question nos certitudes sur les plans scientifiques, sociologiques et philosophiques.

A notre époque où les théories masculinistes pullulent sur les réseaux sociaux, il est intéressant de se pencher sur cette question épineuse : qu’est-ce que la virilité ? Du latin vĭrīlis, signifiant homme adulte, le substantif wir vient du sanskrit et de l’avestique vīra, signifiant à la fois : héros, guerrier et fort. Ces trois qualificatifs, associé à l’homme, peuvent tout aussi bien être attribués à une femme.  Alors, dans ce cas de figure, est-ce qu’un homme doit être obligatoirement viril ? Certainement pas !  L’artiste Michael Rampa me considère, ainsi que sa compagne Joëlle, comme des êtres virils, indépendamment de notre genre. Dans un monde où la plupart des tâches nécessitant de la force physique ont été remplacées par des machines, la course à la musculature d’acier semble désuète. 

Sensualité genrée

En 1989, les Guérilla Girls nous faisaient à juste titre remarquer avec leur œuvre Do Women Have To Be Naked To Get Into the Met. Museum? que dans cet établissement emblématique, seulement 5% des artistes de la section art moderne étaient féminines, mais qu’au contraire 85% des nus représentaient des femmes. Érigé en objet de désir dans la peinture, le corps de la femme occupe une place prédominante dès la Renaissance italienne. Jusqu’alors, le nu était uniquement masculin. En effet, si l’on se penche sur les représentations purement sensuelles, voire érotiques du corps masculin, les icônes manquent à l’appel ! Le corps masculin, longtemps considéré comme la norme du genre humain – et cela dès la période judéo-chrétienne mais aussi jusqu’à nos jours dans la médecine – correspondait plutôt à un idéal de morphologie dont les attributs virils, atrophiés ou dissimulés sous des draperies occupaient un rôle secondaire dans la représentation anatomique. D’ailleurs, l’artiste Yannick Lambelet a volontairement augmenté la taille des organes génitaux des sculptures qu’il représente dans ses dernières toiles. De cette manière, il replace le corps de l’homme dans une perspective désirante.

Dans la série Being beauteous (2025) de Yannick Lambelet, dont le titre fait référence au poème d’Arthur Rimbaud, le statuaire gréco-romain masculin est détourné de son contexte muséal pour se fondre en théâtre sensuel. Les marbres Oceano (1567-1576) de Giambologna, Titan foudroyé (1712) de François Dumont ainsi que des copies de sculptures héllenistiques perdent leur connotation mythologique et deviennent une scène de genre où le seul protagoniste du tableau est incarné par un apollon prenant des poses lascives au coucher du soleil. La sensualité, majoritairement réservée aux femmes dans l’histoire de l’art comme dans la culture populaire égratigne l’image que l’on se faisait de l’homme héroïque. Bien que l’érotisme entre les érastes et les éromènes était réservé à une élite, il est triste de constater que de nos jours l’homosexualité soit toujours mal vue dans les plus hautes sphères de la société, comme si, pour tout ce qui concerne le plaisir, nous assistions à une codification de l’acceptable dictée par le puritanisme et la peur de l’inconnu. 

Stéréotypes genrés

En conversant avec mon entourage, je me suis rendu compte que beaucoup d’hommes ont souffert des injonctions qui persistent sur leurs corps et leur comportement. « Qu’est-ce qui fait de moi un homme, un vrai ? » Les attentes n’ont pas beaucoup changé depuis des siècles. Que se passe-t-il lorsque l’on sort des schémas approuvés par le patriarcat ? Le fait d’être, pour ne citer que quelques exemples, considéré comme trop maigre ou encore trop féminin durant l’adolescence a été une expérience traumatisante pour un grand nombre de mes amis, car durant cette période, il était fort difficile pour eux de s’extraire des cercles classiques de sociabilité, à savoir, la bande de potes, menée par un leader. Ceux ne répondant pas aux critères de sélection de ces groupes étaient alors souvent mis de côté. 

Rôles inversés et Female Gaze

Pour débuter ma série Amour de soi (2020), je me suis penchée sur les problèmes de perception liés à notre image lorsque l’on vieillit. Si l’on pense à ce qui est acceptable selon les critères actuels de beauté, nous sommes vite confrontés à un âgisme qui ne stigmatise pas seulement les femmes comme l’on pourrait l’imaginer. D’ailleurs, certains hommes ont tendance à beaucoup se photographier. Ce fut le cas de mon premier modèle. Ce qui m’a intriguée, c’est avant tout le profil de cette personne, un homme d’âge mûr travaillant dans la finance qui se prenait en photo comme un adolescent découvrant son corps. Durant cette période, en plein confinement lié au Covid, mes activités culturelles étant au ralenti, j’ai pris le temps d’écouter mon entourage et chercher à savoir ce qu’il ressentait durant de longues conversations téléphoniques. Comme une réponse à Balthus, où le sujet se trouve dans une position soumise à l’œil de l’artiste, la série Amour de soi octroie plus d’autonomie au modèle. Les rôles habituels sont inversés, ce n’est plus la femme qui est soumise au Male gaze, mais cette dernière qui pose un regard, dans ce cas bienveillant, sur le corps masculin. 

Châtiment & vulnérabilité

La mise en scène de Michael Rampa ajoute une note de mystère au récit biblique que nous connaissons trop bien. On ne voit pas clairement la cause du trépas du protagoniste, mais on en devine la brutalité. Dans les représentations classiques de St-Sébastien, les flèches sont toujours présentes, comme s’il était obligatoire qu’une blessure entraînant la mort d’un homme soit uniquement physique. Ici, l’artiste représente le Saint gisant. En réalité, ce dernier n’a pas succombé aux flèches.  C’est après avoir survécu à ce châtiment qu’il a été battu à mort à l’aide de verges. La présence de l’eau dans le décor rappelle que ce dernier a été jeté dans les égouts, afin que les chrétiens ne puissent plus le vénérer. Symbole homoérotique dès la Renaissance avant de devenir une icône homosexuelle au 19ème siècle, cette figure chrétienne s’est imposée dans l’imagerie gay en raison de sa beauté et de sa grâce. En effet, il était rare de représenter les Saints de manière aussi dénudée. Souvent sensuel, le corps de St-Sébastien semble offert au plaisir du regard dans de nombreuses toiles. Chez Le Pérugin, vers 1500, le Saint est représenté sous les traits d’un jeune homme, dont le corps presque féminin éveille le désir chez le spectateur. L’étoffe nouée autour de son bassin dont la couvrance est minime laisse deviner son pénis. Chez Botticelli en 1473, il ressemble même à un mannequin prenant la pose. Dans cette version contemporaine de Michael Rampa, Saint Sébastien est incarné par l’ex compagnon de Yannick Lambelet, créant ainsi un clin d’œil à sa nouvelle iconographie.

Dans la peinture classique, il est rare de voir des représentations de l’homme nu dans une posture vulnérable. Le plus souvent, il est érigé au rang de guerrier et de héros. Héritage direct de la Grèce antique, la peinture d’histoire met en scène des hommes conquérants correspondant aux canons inspirés de la mythologie, dont le corps, essentiellement musculeux, répond à un idéal mathématique,  comme c’est le cas avec Léonidas aux Thermopyles (1814) de Jacques-Louis David, pour ne citer qu’un exemple. Loin de ces stéréotypes liés au genre masculin, Claude Cortinovis nous livre un travail sur le mouvement à la fois intime et intriguant avec Les lutteurs (1994-1995). Inspiré par les miniatures grecques que l’on peut trouver sur les jarres, l’artiste prend l’apparence de lutteurs nus évoluant dans un espace entièrment noir dépouillé de tout artifice. Photographié avec un temps d’obturation très lent, créant ainsi une illusion d’une décupation, l’artiste se bat contre lui-même. Dans cette lutte intérieure, il met en lumière les troubles de l’âme humaine. Dans une société où l’on exige de nous une constance immuable de nos humeurs, ainsi que d’être le plus performant possible dans nos carrières, Claude Cortinovis dévoile une vulnérabilité souvent refusée au genre masculin. Comme si un homme n’avait pas le droit de pleurer, ni de douter, comme si l’expression de sentiments profonds le rendait plus faible. 

Naturisme reconnectant

Sujet récurrent dans la peinture d’histoire, la nudité masculine prend une toute autre connotation de nos jours. En premier lieu, elle illustrait des sujets mythologiques tels qu’Endymion Endormi (1756) de Nicolas Guy Brenet, puis, au fil des siècles s’est emparée de sujets plus profanes comme Le Pêcheur à l’épervier (1868) de Frédéric Bazille. Chez Bruno Gadenne, la nudité devient un véritable retour aux sources. S’aventurant dans des contrées lointaines, souvent exotiques, l’artiste ne fait plus qu’un avec la nature. Usant du procédé de la nuit américaine, les paysages de l’artiste sont difficiles à définir temporellement. Avec ces jeux de lumière, son corps se fond dans la végétation environnante. Dans Le Sommeil et Le Chant des Étoiles, on ne sait pas si l’on se trouve dans un songe ou si l’artiste est en pleine méditation. Plongée dans une pénombre aux nuances froides, la verticalité de son corps se confond avec la végétation ambiante.

Ce retour aux origines, on le retrouve dans le travail d’Andy Storchenegger. Souvent, lorsque l’on pense au nu, on ne peut s’empêcher d’y trouver une certaine animalité. Nos ancêtres vivaient nus, nous naissons et nous nous aimons nus. L’humain rythme depuis toujours son existence par des rituels liés au corps et au changement de saisons. Chez Andy Storchenegger, ces rituels archaïques se manifestent sous la forme de masques rappelant les Tschäggättä du Lötschental. En effet, hormis quelques traditions héritées de nos ancêtres, les rites de passage ont disparu du paysage de nos sociétés modernes. Dans la série Les sauvages, l’artiste reconnecte l’homme à la nature et à son héritage culturel. Des hommes nus se tiennent face à nous dans une posture droite et neutre. Leurs visages, dissimulés par des masques de céramique crées par l’artiste, agrémentés parfois de fourrure, créent un lien avec les rites ancestraux. Le décor dépouillé de toute fantaisie témoigne d’une véritable envie d’aller à l’essentiel. Nous sommes face à des hommes « Totems », des figures gardiennnes d’une forme de spiritualité liée à une nature parfois réfutée à l’ère de la science. Les sauvages personnifient, en un certain sens, le moi intérieur, celui que l’on aimerait autant pouvoir exprimer que  protéger par un masque impalpable.

Par Carine Bovey