Énergie du vivant

En ce mois de mai, la galerie Taménaga est heureuse de présenter la première exposition personnelle en France de l’artiste japonais Sohey Iwata intitulée In Flow. Pour cet accrochage, l’artiste a créé de nouvelles pièces, dont des paravents aux motifs floraux, que l’on nomme byobu au Japon, mais aussi des dessins grand format à l’encre, où il nous plonge dans une forme d’abstraction intimement liée à l’humain et au monde spirituel. Né en 1978 à Nagoya, dans la préfecture d’Aichi, l’artiste, qui a étudié à l’Université des Arts de Kanazawa et obtenu son diplôme en 2002, mène une carrière très active et a fait ses armes auprès du grand-maître Reiichi Tuchiya. Avec de nombreux prix remportés ces dernières décennies, son travail fait souvent l’objet d’expositions institutionnelles. Actuellement, il vit et travaille à Tokyo. S’il n’est plus à présenter au Japon, l’artiste a exposé pour la première fois à Paris en 2019 à la galerie Taménaga et poursuit ses échanges avec l’Europe grâce à cette nouvelle exposition personnelle.

Sohey Iwata incarne une génération d’artistes qui s’est réapproprié les techniques picturales ancestrales pour créer une peinture figurative contemporaine. La manière dont il a su réinventer l’art du mouvement Nihonga fait écho aux pratiques artistiques des peintres occidentaux qui puisent leur inspiration dans le baroque ou la renaissance. Indépendamment du fait que la manière de peindre d’Iwata reste résolument libre et moderne, il est important de noter que l’artiste fait partie du Nitten (Nihon Bijutsu Tenrankai), la plus prestigieuse organisation artistique du Japon, que l’on pourrait traduire par « exposition des Beaux-Arts du Japon ». Dans l’œuvre d’Iwata se côtoient des mondes minéraux, végétaux et animaux. Ce dialogue perpétuel entre les règnes souligne la quête d’une harmonie faisant partie intégrante des aspirations de l’artiste. Convaincu que les cycles de vie relient tous les êtres vivants, il a su donner une dimension cosmique à des compositions figuratives composées d’éléments familiers rythmant le quotidien de nos vies. Il est difficile de ne pas évoquer l’aspect contemplatif des peintures de l’artiste, surtout lorsqu’elles se déploient sur des paravents monumentaux. Ses œuvres les plus significatives mêlent savamment la figuration et l’abstraction, ce qui apporte un niveau de lecture spirituel à des images qui pourraient sembler juste tangibles.

La maîtrise de l’aléatoire

L’artiste utilise la méthode Tarashikomi, consistant à appliquer une deuxième couche de peinture ou d’encre sur une première qui n’est pas encore sèche. Cette technique a été popularisée au 17ème siècle par le peintre Tawaraya Sōtatsu, une figure majeure de l’école Rinpa. Elle permet de créer un effet aléatoire, notamment des textures, pour représenter les éléments végétaux ou minéraux dans les paysages. Chez Iwata, le corps et le geste sont totalement impliqués dans la création de l’œuvre, tout comme l’humidité et la gravité qui façonnent les méandres formés par les coulures de peinture. L’artiste considère que les forces de la nature et des paysages sont incarnées par un ensemble d’esprits et de divinités shintoïstes appelées « kami ». Cette manière d’appréhender la matière reprend l’idée que l’existence de chaque être est liée et s’inscrit dans un cosmos où chaque entité a sa place. L’œuvre est donc créée par une collaboration entre la nature divine et « le soi » provenant de l’humain. On retrouve également ce lien entre le corps et l’œuvre d’art avec les suiboku, des lavis où l’artiste scarifie le papier et y fait couler de l’encre, créant ainsi des lignes noires striant l’entière surface du papier. Ces gravures esquissent des lignes narrant de manière abstraite l’existence d’un être. Tout comme les cernes des arbres, elles évoquent les cellules qui nous constituent, mais aussi le passage du temps qui se lit sur notre peau, telle une dendrochronologie appliquée à l’humain. Ces blessures vont au-delà de l’expérience négative, car la vie est inéluctablement accompagnée de douleurs. L’artiste explique que laisser couler l’encre dans ses rainures correspond à accepter la douleur. Il y a une forme d’abandon nécessaire à l’évolution d’un être. Vouloir tout maîtriser serait aller à l’encontre des événements extérieurs incontrôlables, alors qu’il serait préférable de les appréhender de manière harmonieuse. Tous comme les peintures réalisées avec la méthode Tarashikomi, il y a une maîtrise de l’aléatoire dans le travail de l’artiste intrinsèquement liée à ses valeurs philosophiques.

 

Équilibre cyclique

Dans son art, Iwata plaide pour un retour d’une vision non anthropocentrée sur le monde. Il considère que l’humain a perturbé les cycles naturels qui régissent depuis des millénaires notre planète par une croissance trop rapide et une surproduction constante. L’homme a brisé, par cupidité, les temporalités nécessaires au renouvellement des terres, mais aussi celui de la croissance de certaines espèces animales. Le travail pictural d’Iwata s’articule principalement autour des fleurs, dont l’existence très courte illustre bien les cycles de vie. On peut observer leur naissance, croissance et déclin en quelques semaines, puis leur renouveau à chaque printemps. Elles sont les végétaux qui possèdent la plus grande démonstration visuelle du cycle de la vie. L’artiste a choisi de représenter exclusivement la phase de la floraison. C’est également à cet instant que l’on découvre au mieux l’anatomie de la fleur. Par exemple, l’épanouissement du lotus révèle son réservoir à graines, augurant une germination future, donc l’espoir d’un renouveau. Des espèces particulières reviennent d’ailleurs de manière cyclique dans le travail de l’artiste. Parmi elles, on retrouve les pivoines, les fleurs de lotus, les chrysanthèmes et les pavots. Chacune incarne un symbole bien précis dans l’ikebana, l’art floral auquel l’artiste a été initié dès l’âge de trois ans par sa grand-mère. A dix-huit ans, il troque son sécateur contre des pinceaux pour aller étudier le Nihonga, courant artistique de l’ère Meiji, à l’école des arts de Kanazawa. Cette première passion renforce le lien qu’entretient l’artiste avec la nature. On notera aussi que la forme circulaire des fleurs que l’artiste affectionne peut aussi évoquer le concept de cycle incarné par la figure du cercle. De même, les schémas fractals que dessinent les chrysanthèmes se rapportent aussi à la spirale, une autre manifestation visuelle de la loi des cycles.

 

Ornements au service du cosmos

Dans une recherche de connexion avec tout ce qui constitue le cosmos, l’artiste pratique l’art du Soshoku. Directement lié au monde spirituel, le Soshoku est une façon de concevoir l’image dans le Nihonga. Signifiant « ornementation » ou « décoration », cette approche artistique n’a pas seulement un but esthétique, comme c’est le cas en Europe où les arts appliqués sont considérés comme de l’artisanat et perdent leur fonction purement artistique et intellectuelle. Au Japon, l’application de motifs tels que des fleurs, des vagues ou encore des nuages s’apparente plus à un agencement de ce qui constitue l’univers. Dans le Soshoku, orner les objets était une forme visuelle de prière adressée aux dieux pour se prémunir de catastrophes telles que les disettes, guerres et maladies. Dans de nombreuses anciennes civilisations, cette tradition d’ornementer est liée au sacré. En grec ancien kósmos (κόσμος), signifie « ordre » ou « arrangement ordonné », mais aussi l’organisation, la parure et par extension, l’univers. Cela renvoie directement à l’art de parer et au motif. Chez Iwata, l’action de peindre des motifs monumentaux s’apparente à un acte méditatif et est une manière de se lier à l’univers. Ici, les fleurs renferment une énergie circulaire qui se libère le long des panneaux du paravent. La beauté et la grâce de ces dernières représentent pour l’artiste une protestation humble contre la violence et les injustices qui gangrènent le monde.

Imprégné par le Nihonga, l’art de Sohey Iwata demeure profondément universel par la spiritualité qu’il dégage. On retrouve aussi cette appétence à créer un langage universel dans le choix des couleurs, avec un usage dominant du rouge. Pour l’artiste, cette nuance représente l’essence de la vie et symbolise une forme de résurrection. Dans ses œuvres les plus abstraites, le rouge, bien qu’esquissant des pétales, circule comme le sang. Une énergie vitale émane des fleurs qui se muent en abstractions organiques. On assiste à une fusion totale entre les êtres, le geste, l’artiste et l’œuvre pour former une nouvelle entité dont la puissance et l’harmonie nous bousculent.

 

Carine Bovey, avril 2026.